Clin d’oeil mnémotechnique

Voici un moyen mnémotechnique pour se rappeler cet art du haïku : ŒIL

Ouvrir

Laisser place à la libre circulation des idées.

Il est important de garder le haïku ouvert pour lui permettre de voyager dans l’esprit du lecteur. Il appartient au lecteur de se faire lui-même une idée personnelle quant à la situation présentée et de compléter, au besoin, avec sa propre compréhension des choses. Une conclusion referme le haïku, le laisse tomber à plat.

Il y a différentes façons pour un auteur de refermer un haïku, notamment :

  • résumer la situation, conclure
  • influencer le lecteur en donnant son avis, son point de vue
  • expliquer, comme si le lecteur ne pouvait pas comprendre par lui-même

Il s’agit de dire, mais sans tout dire. Il faut laisser place à l’intelligence et à l’imagination du lecteur, lui permettre de conclure par lui-même.

Épurer

« Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les meilleures? »
Miles Davis

Selon le dictionnaire, épurer, dans sa première acception, signifie rendre pur, plus pur, en éliminant les éléments étrangers. On parle donc de purifier, de clarifier. Il s’agit d’enlever les ornements, les mots ou les explications inutiles, les opinions personnelles. L’auteur n’a pas à dire au lecteur ce qu’il doit penser. Il n’a pas non plus à prêter d’intention aux êtres ou aux choses.

Économie de mots et force d’images, processus rigoureux d’élimination : l’adjectif est-il nécessaire, est-ce que le verbe alourdit, y a-t-il des mots qui se dédoublent inutilement? En définitive, retrancher tout ce qui n’est pas essentiel à la compréhension de ce moment particulier qu’on souhaite partager.

Il faut revenir à l’essentiel. Pour la légèreté en même temps que la densité. Pour la clarté, pour la portée, aussi. Le haïku est l’art du minuscule. Il porte l’intensité d’un instant, dans le dépouillement. C’est un concentré de vie, qui est d’autant plus fort qu’il ne dit pas tout, mais laisse plutôt Voir. Quasi une gravure malgré sa légèreté.

Intéresser

Chercher à créer l’étincelle.

On parle souvent du haïku comme étant l’art de capter un instant. On pourrait aussi dire que l’art du haïku consiste à saisir un instant tout en lui assurant une pérennité. Car il ne suffit pas d’aligner trois vers de 5, 7 et 5 syllabes les uns à la suite des autres. Il faut donner une âme aux mots, créer une étincelle. Le haïku dont on se souvient est celui qui porte la magie. Il s’agit de trouver l’angle, le point de vue qui susciteront l’émerveillement.

Saisir un instant, oui, mais aussi le rendre unique par la manière de l’exprimer. La magie du haïku réside dans sa puissance d’évocation, dans sa capacité de créer une ambiance, de mettre en valeur de simples moments de vie. Il y a dans le haïku un interstice par lequel la magie arrive. Le défi est de le trouver.

Lier

S’assurer d’un rythme, d’un souffle.

Il s’agit de lier agréablement les vers du haïku, de s’assurer d’un rythme, d’un souffle. Lier, dans les deux sens suivants :

  • éviter les énoncés coupés les uns des autres (la liste d’épicerie)
  • introduire, dans la mesure du possible, une césure

Avec deux césures, le poème devient une énumération d’éléments, une simple liste. Sans césure, le poème est une phrase pliée arbitrairement en trois lignes.

La césure est le point de repos, la pause à l’intérieur du poème. Elle marque le rythme, la cadence. Elle permet un certain rebondissement, elle donne du ressort au haïku. La coupe n’a pas besoin d’être visible (virgule, point, etc.); on s’en rend compte à la lecture, selon le sens du texte.

Les haïkus ne se font nullement comme une fournée de petits pains, ils doivent être portés. Il convient de les laisser mûrir, d’aller voir ailleurs en attendant que l’incubation fasse son œuvre. C’est alors que surgit la formule heureuse pour dire de façon magique ce qui, autrement, aurait pu être banal.

Francine Chicoine
Directrice de la collection « Voix intérieures ― Haïku »