Généreux haïku

pourrons-nous tout écrire
d’un passage du vent sur nos visages
ces murmures de l’univers, ces éclats
d’immensité ;
aurons-nous le temps de trouver
un mètre carré de terre et d’y vivre
ce qui nous échappe

Hélène Dorion,
Un visage appuyé contre le monde

Comblée par cette paix ressentie lors de chacune de mes séances d’écriture de haïkus – même lorsque le résultat souhaité n’est pas au rendez-vous – et ayant reçu des témoignages de personnes se disant très émues par ce type de poème, je me suis mise à vouloir mieux comprendre ce qui est à la source de cet impact particulier. De fil en aiguille, s’est imposée à moi l’idée que le haïku, art par excellence du dépouillement, nous conduit directement au coeur d’une impression de plénitude.

Il semble en effet que certains éléments, dans la forme même du haïku, nous disposent à éprouver un sentiment d’abondance. D’abord, sa sobriété stylistique fait en sorte que nous nous trouvons en contact plus direct avec ce qu’on nous propose. Sans l’intermédiaire d’une langue-vedette qui tournerait la lumière vers elle, mais en présence de mots qui se font plutôt discrets dans leurs habits de tous les jours. Sans l’intervention trop appuyée de l’auteur, qui aura pris soin d’effacer ses traces personnelles pour que chaque lecteur puisse habiter de façon intime l’instant recréé.

le caneton
refuse le pain
pleurs d’enfants

Claire Gagnon

Dans le même sens, la place relative que le haïku accorde à l’humain, simple élément de l’univers, nous amène peut-être inconsciemment à nous détacher enfin de nous-même pour être à l’écoute, pour recevoir, pour accueillir le don.

à travers les ailes
de la libellule
les mots de mon cahier

Hélène Bouchard

Lorsqu’elle est présente en première ligne, la césure, quant à elle, prépare en quelque sorte le terrain. Elle nous place au bord de quelque chose. En attente, en appétit. Elle donne la première note et elle impose simultanément un silence porteur de tout l’univers dans lequel nous serons bientôt plongés. Elle invite au recueillement, elle nous demande de prendre place en ce lieu, à ce moment et d’être présents. Prêts pour le cadeau.

parc innu
les boîtes à fleurs attendent
les semences du vent

Claire Du Sablon

Parfois le haïku nous garde plutôt en haleine jusqu’à la fin, ne se donne vraiment que dans la dernière note, que nous entendons longtemps et chérissons parce qu’elle nous a agréablement surpris. La finale nous fait poser une main reconnaissante sur ce présent inattendu.

les pieds dans le fleuve
je vais à la pêche
de mon ombre

Michel Pleau

Grâce à sa brièveté et à son intensité, le haïku crée aussi un espace-temps qui provoque un rendez-vous quasi incontournable, auquel nous pouvons difficilement nous soustraire. Nous éprouvons d’ailleurs parfois une importante montée d’émotion au contact d’un haïku qui nous rejoint particulièrement : une émotion instantanée, apparaissant sans détour, épousant la forme pure de ce qui l’a déclenchée. Quand le tercet offre en plus un regard unique qui confère de la magie à l’instant campé, s’ajoute alors un certain saisissement : nous sommes comme aspirés par les mots, totalement disponibles : nous ne faisons plus qu’un avec ce qui nous est donné.

un goéland
allonge le clocher
girouette immobile

Napoléon Martin

s’approcher du fleuve
toucher l’eau
et le ciel

Hélène Leclerc

Par ailleurs, le rythme incantatoire d’une série de haïkus alimente cet état de réceptivité. Cela apparaît très clairement lors d’un récital, mais se fait aussi sentir à la lecture d’un recueil. 5/7/5. Court, long, court. L’oreille attend le retour de la vague. Nous sommes d’abord bercés par ce mouvement et bientôt abandonnés, tous mécanismes de défense démontés, et finalement hypnotisés, ouverts à ce que j’oserais appeler un autre niveau de conscience. D’ailleurs, quiconque a déjà écrit des haïkus de façon régulière connaît ce phénomène qui se met en branle au bout de quelques jours de travail et qui fait que nous nous retrouvons obsédés par ce schéma mental, notre cerveau – indépendamment de notre volonté – essayant de traduire tout instant particulier qui se présente à nous en trois phrases d’une vingtaine de syllabes. C’est inouï, tout semble tout à coup se soumettre à cette forme ternaire !

Cette constatation m’a amenée à faire un rapprochement avec un passage de la très belle oeuvre d’Alessandro Baricco : Novecento : pianiste. L’auteur y raconte l’histoire d’un fabuleux pianiste de jazz qui est né sur un bateau et qui a choisi de ne jamais en descendre. Une fois seulement, il emprunte la passerelle de débarquement du navire, désireux de voir la mer de la terre à la suite d’une discussion évocatrice avec un passager. Il fait toutefois volte-face au bout de quelques marches et remonte à bord sous les yeux de l’équipage incrédule. Ce n’est que plusieurs années plus tard que le mystérieux Novecento expliquera à un ami les motifs de cette décision prise à la vue de la ville qui s’étendait devant lui :

Ce n’est pas ce que j’ai vu qui m’a arrêté /
C’est ce que je n’ai pas vu /
[…]
Il y avait tout /
Mais pas de fin, il n’y en avait pas. Ce que je n’ai pas vu, c’est où ça finissait, tout ça. La fin du monde /
Imagine, maintenant : un piano. Les touches commencent. Et les touches finissent. Tu sais qu’il y en a quatre-vingt-huit, personne ne peut te dire le contraire. Elles ne sont pas infinies, elles. Toi, tu es infini, et sur ces touches, la musique que tu peux jouer est infinie. Elles, elles sont quatre-vingt-huit. Toi, tu es infini. Voilà ce qui me plaît. Ça, c’est quelque chose qu’on peut vivre. […]
Mais si je monte sur cette passerelle et que devant moi se déroule un clavier de millions de touches, des millions, des millions et des milliards /
Des millions et des milliards de touches, qui ne finissent jamais, c’est la vérité vraie qu’elles ne finissent jamais, et ce clavier-là, il est infini /
Et si ce clavier-là il est infini, alors /
Sur ce clavier-là, il n’y a aucune musique que tu puisses jouer. Tu n’es pas assis sur le bon tabouret : ce piano-là, c’est Dieu qui y joue/1

Un piano de 88 touches, un haïku de 17 syllabes. Deux façons à la fois rassurantes et non restrictives de dire la multiplicité du monde. Deux espaces dont les balises sont un contrepoids au sentiment de dissolution que provoquent parfois chez l’humain l’immensité, la profusion, l’éclatement. Deux façons de savourer l’abondance en toute quiétude.

Mais de quelle abondance s’agit-il ? De quoi, une fois disposés, devenons-nous soudain riches au contact du haïku ? Je crois que le haïku nous redonne quelque chose. Non pas quelque chose qui nous avait été enlevé, mais quelque chose qui était à notre portée et que nous ne faisions qu’effleurer d’un oeil distrait, détourné par la fausse abondance. Par l’intermédiaire de trois petits vers, voici cette chose tendrement éclairée, mise en relief, et nous voici émus à la fois de la retrouver et de la regarder comme pour la première fois. En outre, nous réalisons par la suite que ces retrouvailles pourront être vécues à répétition, les haïkus se laissant relire sans perdre de leur effet.

les cheveux défaits
le bruit du vent dans la tête
revenir chez soi

Line Michaud

Écrire ou lire un recueil de haïkus nous place également devant une sorte d’inventaire. Le type d’énonciation propre au genre est de l’ordre de la constatation, et le sentiment d’abondance que nous ressentons à sa lecture est lié à cette prise de conscience de tout ce qui existe tapi dans les recoins de la vie. De cette façon, nous avons aussi l’impression que le temps s’en trouve multiplié parce qu’il est découpé en séquences miniatures que nous savourons à petites doses.

Toutefois, le haïkiste ne nous présente pas un étalage sans discernement : il fait passer le monde par le tamis d’une poésie subtile avant d’en offrir des parcelles et tente de faire en sorte que chaque instant qui reste contienne plus grand que lui-même. Nous savons que le haïku pèse plus que son poids… C’est qu’il a la sagesse de ne pas tout dire pour qu’affleure ce réseau de correspondances entre les éléments et que s’ouvre parfois cette brèche par où s’infiltre, mine de rien, un soupçon de sacré.

Pour ma part, le haïku qui me fait le plus vibrer est celui qui tente de dire la fragilité et la beauté. Paradoxalement, dire notre fragilité, notre petitesse par l’intermédiaire du haïku procure aussi un sentiment d’abondance parce que le fait de l’exprimer modestement nous aide à l’accepter et que cette sérénité devient un bien précieux. Quant à la beauté que nous tentons de dire, je me suis souvent demandé ces derniers temps si elle existe sans nous, témoins humains. François Cheng m’a soufflé une réponse qui me comble : « De tout temps en Chine, poètes et peintres sont avec la nature dans cette relation de connivence et de révélation mutuelle. La beauté du monde est un appel, au sens le plus concret du mot, et l’homme, cet être de langage, y répond de toute son âme. Tout se passe comme si l’univers, se pensant, attendait l’homme pour être dit 2. » Je me délecte à l’idée que le haïku nous investit aussi de ce rôle important et nous fait le cadeau suprême d’une participation active à l’univers.

France Cayouette, Toucher l’eau et le ciel, David, 2008

1. Alessandro Baricco, Novecento : pianiste, Paris, Éditions Mille et une nuits, 1997, p. 63-64.

2. François Chen, Cinq méditations sur la beauté, Paris, Albin Michel, 2006, p. 103-104.