La magie du haïku

Le haïku est une forme littéraire qui suscite de plus en plus d’intérêt. Cet engouement s’explique peut-être de deux façons. D’abord par sa nature même – court et concret – le haïku est facile à comprendre et relativement accessible moyennant l’application de certaines règles de base. L’autre facteur est davantage relié à notre mode d’existence : alors que la société moderne est axée sur la vitesse et la consommation, le haïku amène plutôt à s’arrêter, à apprécier le simple et le minuscule. Tant par sa lecture que par son écriture, ce poème bref s’inscrit à merveille dans notre rythme de vie où le temps est devenu une denrée rare.

Au profit de ceux qui ne connaissent pas le haïku, je résumerai en disant qu’il s’agit d’un bref poème d’origine japonaise datant de plusieurs siècles.1 Il est habituellement constitué de trois lignes de 5-7-5 syllabes, il est concret, fait référence à une saison et évite les figures de style (métaphore, rime, personnification…).

On parle souvent du haïku comme étant l’art de capter un instant. Je compléterais : l’art de saisir un instant tout en lui assurant une pérennité. Il ne suffit pas d’aligner trois vers de 5, 7 et 5 syllabes les uns à la suite des autres; cette règle perd d’ailleurs son sens dans une langue autre que le japonais. Il faut donner une âme aux mots, créer une étincelle. Le haïku dont on se souvient est celui qui porte la magie.

Il y a ce regard qu’on pose sur les êtres et les choses, il y a aussi l’esprit qui anime ce regard. C’est ainsi, je crois, que se referme le cercle de l’action/contemplation/action. Je m’explique. L’action de départ : être attentif à ce qui nous entoure, savoir capter l’événement. La contemplation : stopper le monde, habiter l’instant. Puis, à nouveau l’action : une fois l’image saisie, l’écrire, la retravailler, la peaufiner jusqu’à ce que la magie opère.

Singularité du regard et de l’expression

Saisir un instant, oui, mais aussi le rendre unique par la manière de l’exprimer. Rien de plus que la saisie éphémère d’un instant : prêt à être oublié, à jamais inoubliable. (Maurice Coyaud, Fourmis sans ombre. Le livre du haïku, Phébus)

N’importe quel marcheur peut parler de ses pas qui s’enfoncent dans la sphaigne de la toundra, mais il est singulier de l’exprimer ainsi :

au cœur de la toundra
en silence pas à pas
la mousse me suit

Monique Parent

Les haïkus ne se font nullement comme une fournée de petits pains, ils doivent être portés. Il convient de les laisser mûrir, d’aller voir ailleurs en attendant que l’incubation fasse son œuvre. C’est alors que surgit la formule heureuse pour dire de façon magique ce qui, autrement, aurait pu être banal.

rutilante décapotable
je ne suis pas jaloux
il pleut à boire debout

François-Bernard Tremblay

Trouver l’angle, le point de vue qui susciteront l’émerveillement.

il neige à gros flocons
l’écorce noire des branches
souligne le blanc

Bertrand Nayet

Saisir l’instant où la nature semble bouger au ralenti, faire un arrêt sur l’image et l’exprimer.

allant et venant
les libellules bleues cousent
la rivière à l’air

Robert Melançon

Il y a dans le haïku, un interstice par lequel la magie arrive. Le défi est de le trouver. Comme s’il fallait habiter l’instant pour en extraire l’essence et l’immortaliser. En général, le haïku est donc une manière de porter attention à quelque chose de simple que le regard du poète met en valeur. (Yves Gerbal,Haïkus de Provence, Autres Temps).

passage à niveau
un petit papillon jaune
contre le vent

Angèle Lux

Une façon de parler de la réalité tout en donnant aux mots le rythme approprié.

les fourmis se pressent
une longue file oscille
avec lenteur

Nane Couzier

le monarque va
çà et là comme une feuille
que le vent emporte

Robert Melançon

La magie du haïku réside aussi dans sa puissance d’évocation, dans sa capacité à créer une ambiance.

lui son ombre
et son chien puis une bouffée
de cigare dans le soir

Micheline Beaudry

Métropolitain bloqué
passe un héron
au-dessus de tout

Jeanne Painchaud

Dire, mais sans tout dire. Faire place à l’intelligence et à l’imagination du lecteur, lui permettre de conclure lui-même. Laisser deviner le mouvement, le reflet, la solitude, même la fiente de goéland.

silence sur le lac
derrière le huard
quelques frissons

Louve Mathieu

au bord de l’étang
les insectes patinent
sur mon visage

Claire du Sablon

d’un pas lent
après le coucher du soleil
un vieillard quitte le parc

Carol Lebel

mille goélands
sur la promenade
j’ouvre mon ombelle

Louise Pellerin

Économie de mots et force d’images. Quasi une gravure malgré sa légèreté.

pluie d’été
sur le trottoir
un ver déménage

Carmen Leblanc

dans les serres de l’aigle
dans le ciel
une truite danse

Gilles Ruel

Un art à maîtriser

On a parfois tendance à penser qu’un haïku est parfait quand il tient compte des règles fondamentales de la forme et du fond. Or un haïku peut demeurer dans la banalité même si tous les principes ont été respectés. On peut avoir réussi à capter un instant dans le cycle des saisons et l’avoir présenté selon les normes prescrites sans pour autant avoir allumé la moindre étincelle.

Les règles existent pour être transcendées, mais à mon avis, ce n’est qu’une fois la maîtrise acquise qu’on peut s’en affranchir. Paul-Émile Borduas avait parfaitement maîtrisé l’art du dessin avant de parvenir à l’abstraction dans ses dernières œuvres.

Il ne s’agit cependant pas de banaliser, de rejeter ou d’enfreindre les règles. Les transcender et non les transgresser; il y a entre les deux attitudes une différence fondamentale, celle du respect.

Un mode de vie

La pratique du haïku est en elle-même un mode de vie. Saisir un instant, être là, toutes antennes à l’affût d’un son, d’une image, d’une odeur. Promener son oreille, son œil et son nez sur le monde, goûter, toucher, capter l’essence de l’événement. Non pas construire mais traduire. Non pas inventer mais témoigner, rendre compte de. Ne pas rationaliser, dire simplement ce que les sens perçoivent. Et laisser ouvert pour que l’émotion circule.

On sort ici de la performance pour pratiquer un art de vivre particulier. Le haïku est l’expiration de celui qui a su respirer la vie. (Pierre Seghers, Le livre d’or du haïkaï, Robert Laffont)

les chiens aboient
les oiseaux se taisent
passe la montgolfière

Jacques Gauthier

Stopper le monde et s’arrêter avec lui. Saisir précisément le moment où, dans son épuration, le minuscule se fait majuscule. Réfléchir, relever un détail auquel on ne se serait habituellement pas attardé, faire ressortir les choses les plus simples de la façon la plus inattendue.

rebord de fenêtre
deux corbeaux immobiles
prolongent la nuit

Anne-Marie Tanguay

dans la flaque d’eau
au-delà du ciel bleu
des cailloux

Jessica Tremblay

Comme une invitation à partager une émotion, un moment privilégié. Le haïku ne devrait d’ailleurs être écrit qu’à partir du vécu.

il fait froid
mais si j’enlève mon capuchon
le matin est plus vaste

Bertrand Nayet

avec ma montre
j’invente des soleils fous
pour mon chat

Joscelyn Vaillancourt

Désir de retenir ce qui fuit, de ne pas laisser échapper ce qui passe. (Maurice Coyaud, Fourmis sans ombre. Le livre du haïku.) Désir aussi de capter la magie et de la partager.

Francine Chicoine, Brèves littéraires, no 65, automne 2003 (révisé, mars 2010)

1. Tous les haïkus cités dans ce texte sont contemporains; on les retrouve dans des recueils publiés à l’automne 2003 aux Éditions David, collection Voix intérieures – Haïkus.