Le haïku fait son chemin

Le temps file : vingt-trois années ont passé depuis la publication de la seule anthologie canadienne ayant regroupé des haïkistes anglophones et francophones. À ce moment-là, les auteurs de Haïku : Anthologie canadienne/Canadian Anthology remarquaient que, « contrairement à la stimulante situation dans le monde littéraire anglophone ou japonais nord-américain, il n’exist[ait] ni société de haïkistes francophones, ni revue consacrée au haïku en langue française, ni anthologie sur ce sujet1. » Ils ne s’étonnaient donc pas que près de la moitié des haïkus du groupe de poètes québécois et franco-ontariens aient été inédits.

Aujourd’hui, la donne est totalement modifiée. Avec l’entrée dans l’ère électronique, les possibilités de diffusion se sont multipliées de façon quasi exponentielle. Autant le haïku franco-canadien ne circulait presque pas il y a une vingtaine d’années, autant il profite maintenant de l’abolition des frontières que permet l’électronique : des sites Web, des revues électroniques, des listes Internet, des forums de discussions, des concours et des blogues sont maintenant consacrés au haïku francophone. Parmi les quelques éditeurs canadiens-français qui publient du haïku, les Éditions David se démarquent comme chef de file depuis plusieurs années : elles ont créé une collection de haïkus et offrent un catalogue d’une quarantaine de titres dont une dizaine d’anthologies, de recueils collectifs et de renkus. Haïku sans frontières : une anthologie mondiale est d’ailleurs une pierre angulaire pour la communauté internationale haïkiste francophone.

Le haïku fait son chemin, sa popularité est grandissante : il entre dans les écoles, circule dans les festivals et les salons du livre, dans des soirées de poésie ou lors d’événements culturels d’envergure ; il fait l’objet de lancements et de spectacles littéraires. Des ateliers de haïku sont organisés dans diverses régions alors que le Camp Haïku de Baie-Comeau regroupe chaque année des haïkistes de l’ensemble du Québec et d’autres provinces canadiennes. Toute cette effervescence témoigne indéniablement du dynamisme de la communauté haïkiste francophone ainsi que de sa vivacité dans un continent à prédominance anglophone.

Par ailleurs, le haïku est particulièrement bien adapté à la modernité, en attestent tous les échanges qu’il suscite. Il est issu d’une longue tradition de travail en commun. C’est sans doute grâce à sa nature s’il se prête si bien à la discussion : le haïku ne sert pas à révéler l’intime, mais plutôt à témoigner de ce que les sens perçoivent, tout alentour. On peut donc aisément le soumettre à la critique des autres sans pour autant se sentir remis en question. Bien que cette tradition se perpétue de nos jours dans les rassemblements de haïkistes, il est intéressant de noter qu’on assiste, en même temps, au glissement d’un réseau à un autre : celui du groupe à celui des cyberéchanges.

La pratique du haïku est un art de vivre où le défi est de se recentrer sur l’essence des choses, un art de vivre qui amène le poète à arrêter le monde et à immortaliser l’instant, avec tout ce que cela signifie de contradiction : cette pratique se situe à contre-courant du rythme de vie auquel nous sommes confrontés. Le haïku est une occasion de retourner à l’école du regard, une occasion aussi de reprendre contact avec l’Humain et avec la Nature. Tout en nous inscrivant dans un processus d’appropriation et d’occidentalisation du haïku, nous en sommes, en quelque sorte, à découvrir, à expérimenter et à préciser notre voie.

Cette anthologie ne se veut aucunement exhaustive ; elle présente un portrait de la situation à un moment donné, avec toutes les limites inhérentes à une telle approche. Nous avons fait une pause pour une photographie de groupe, tout en étant conscients que de nombreux haïkistes évoluent en dehors du cadre de la photographie et que plusieurs d’entre eux — tant du côté anglophone que du côté francophone — auraient pu y figurer.

Francine Chicoine, Carpe Diem, Anthologie canadienne du haïku, David, 2008

1. D Dorothy Howard et André Duhaime. Haïku : Anthologie canadienne/Canadian Anthology, Hull (Québec), Éditions Asticou, 1985, p. 12-13.