Petite histoire du haïku contemporain au Japon
Le haïkaï, forme dont sont issus le haïku et le renku, nom moderne des «versets liés», est devenu populaire au 16e siècle. Il s’est développé au 17e et au 18e siècle, époque de fermeture aux étrangers, par les activités de Bashô Matsuo (1644–1694), Buson Yosa (1716–1783), Issa Kobayashi (1763–1827) et quelques autres. Le haïkaï est un poème produit collectivement et composé de 36 versets, dont le premier est appelé hokku. Puis, au 18e siècle, le haïkaï aux versets liés a été délaissé, les poètes concentrant leur énergie à la création de hokkus.
À la fin du 19e siècle, Shiki Masaoka (1867–1902), poète innovateur, a redonné de la force au hokku et a adopté l’appellation haïku: on trouve notamment le mot haïku dans l’anthologie O-bae shu (Recueil des mouches dans la queue; 1663), dans l’essai Tandai Shoshin Roku (Enregistrement hardi et soigneux; 1808) d’Akinari Ueda et dans Nippon Bungaku-shi (Histoire de la littérature japonaise; 1890) de Sanji Mikami et Kuwasaburô Takatsu. C’est précisément à cette époque que le monde occidental a découvert ce poème extraordinairement court et nourri au pays insulaire isolé. En 1894, Edwin Arnold, poète et journaliste anglais, a traduit un haïku de Kaga no Chiyo; W. G. Aston, diplomate anglais, a expliqué le haïku dans son A History of Japanese Literature (1899); Basil Hall Chamberlain, linguiste anglais, a publiéBashô and the Japanese Poetical Epigram (1902); quant à Paul-Louis Couchoud, docteur en médecine, il a présenté le haïku dans son Sages et poètes d’Asie (1916). Depuis ce temps-là, aux yeux des Occidentaux, le haïku est un mystérieux poème qui symbolise une connaissance et une pratique du bouddhisme.
Par contraste, l’histoire du haïku au Japon, après Shiki, a été un processus de modernisation et d’occidentalisation; Shiki, inspiré par des ouvrages d’Herbert Spencer, a inventé le mot shasei («croquis pris sur le vif») qu’il a émis comme principe de création. Le shasei était une méthode pour ne noter seulement que les choses sous les yeux, sans ajouter ni l’interprétation ni l’émotion du poète. Shiki a critiqué Bashô en pensant que l’exagération et la surexcitation dans ses hokkus restreignaient la liberté de l’imagination des lecteurs. «Compter sur l’imagination des lecteurs», c’est une attitude non seulement orientale, mais aussi moderniste parce que, pour augmenter le rendement de l’expression et évoquer le maximum d’impressions avec le minimum de mots, il est très efficace d’utiliser des scènes facilement imaginables par tout le monde, sans les limiter par des commentaires personnels.
Kyoshi Takahama (1874–1959), successeur de Shiki et grande figure du haïku moderne, a repris la méthode shasei; sous sa direction, on a accordé beaucoup d’importance à la description visuelle durant les années 20. L’atmosphère secrète et ambiguë, particulière à la littérature japonaise, a disparu et la manière de fixer des images nettes des choses matérielles est devenue le thème du haïku. Durant les années 30, les haïkistes de l’école Shinko Haïku («Jeune et nouveau haïku») ont audacieusement introduit des expressions occidentales, telles l’abstraction, la métaphore et l’analogie, sous l’influence des poèmes symbolistes ou dadaïstes. Puis, durant les années 60, le mouvement Zen’ei Haïku («Haïku d’avant-garde») a accepté les descriptions abstraites et certains ont même tenté de détruire la syntaxe.
Aujourd’hui, méthodes innovatrices et méthodes traditionnelles se mélangent et l’opposition entre haïkistes diminue; il y a peu de haïkistes extrémistes et le traditionalisme est accueilli plus favorablement. Par ailleurs, les haïkus les plus conservateurs paraissent tout à fait différents de ceux du 19e siècle. Cette «évolution» du haïku, raréfaction de l’esthétique ancienne, déplaît souvent aux lecteurs étrangers. Cependant, les haïkistes ne sont pas des lutteurs de sumo qui portent la touffe de cheveux au sommet de la tête, comme les samouraïs; ils écrivent leurs poèmes non pour montrer la vie curieuse de l’ancien Japon sous les yeux des touristes, mais pour rendre les sentiments des modernes. Comme la langue japonaise se transforme à cause de l’internationalisation de la vie quotidienne, il est tout naturel que la façon de s’exprimer de chacun change aussi.
Au Japon, il y avait conflit entre «progrès» et attachement aux valeurs traditionnelles, non seulement dans la société, mais aussi dans le coeur de chaque poète. Les cultures occidentale et japonaise se mélangent, ce qui a enrichi et diversifié la pratique du haïku à tel point que le 20e siècle est un âge d’or pour le haïku, qui n’a rien à envier à l’ère de Bashô. On peut voir cette discorde typique dans les poèmes de Sujû Takano (1893–1976). S’ils sont visuels et basés sur l’observation lucide à laquelle l’éducation européenne a habitué les Japonais, on sent quand même que quelque chose d’essentiel est caché dans sa description: il décrit une chose ou un incident comme un événement qui ne s’est produit qu’une seule fois, mais des lecteurs sensibles peuvent comprendre que cet événement est un signe de la loi éternelle dont Sujû Takano ne parle pas. Ne pas dire crûment l’essentiel, c’est une vertu japonaise respectée jusqu’aujourd’hui; les Japonais pensent que les mots n’indiquent pas toujours les connaissances et les sentiments les plus importants. Ses haïkus exigent la participation des lecteurs et c’est dans leur imagination qu’ils tentent de remplir spontanément la partie manquante; leur rêverie déborde et ils en viennent à affirmer que la loi de ce qui réside dans une petite chose domine aussi tout l’univers, comme une petite boule de feu d’artifice qui bientôt éclatera et éclairera tout le ciel, sa lumière revenant vers nous. Ainsi, le haïku peut être et le point de départ et le point d’arrivée d’un tour du monde. C’est une forme courte, pourtant ce n’est pas une simple tranche de la réalité.
Après cent ans de prospérité, le monde du haïku retombe dans la langueur. Le mercantilisme, l’indifférence en matière philosophique et la préférence des expressions anodines lui ont enlevé de sa vigueur. Toutefois, je crois que le haïku conserve encore suffisamment d’énergie pour évoluer de nouveau au 21e siècle.
Possibilité de la traduction du haïku
Quand j’étais lycéen, j’ai lu Madame Bovary, de Gustave Flaubert, traduit en japonais. C’était une expérience ennuyeuse. Je n’y trouvais que des descriptions prosaïques et des explications plates. Je ne pouvais pas du tout comprendre pourquoi c’était un chef-d’oeuvre du 19e siècle.
L’année dernière, j’ai lu Salammbô, mais en français. Ce roman m’a fasciné et m’a profondément remué. Chaque ligne brillait comme un bijou, le paysage splendide de la Carthage antique m’a ébloui. Et j’ai bien compris la raison pour laquelle Madame Bovary, en japonais, m’avait déçu. Le style de Flaubert est aussi magnifiquement construit que laconique. Si l’on accorde trop d’importance à ce laconisme, la traduction devient insipide; si l’on veut garder les nuances de la composition bien construite du texte original, on doit ajouter des adjectifs et des adverbes dans la traduction japonaise, ce qui lui fait perdre son charme, sa sobriété. Le passage d’un Flaubert français à un Flaubert japonais me semble extrêmement difficile.
Alors que même la traduction de la prose, d’une langue européenne au japonais, est difficile, est-il possible que la poésie, surtout le haïku japonais, infiniment raffiné, trouve une voie de compréhension internationale? Les haïkistes japonais pensent qu’on ne peut pas traduire leurs poèmes et que les haïkus traduits sont tout autre chose. Oui, la vie d’un haïku dépend de ses figures subtiles d’articulation et de rhétorique; un mot ou un son remplacé, le charme s’est évanoui. Quelle autre langue que le japonais suit donc une telle rigueur?
Momo aoshi akaki tokoro no sukoshi ari
Cette pêche est verte.
Elle a une petite tache rouge.
Sujû Takano
Ce poème est un des chefs-d’oeuvre de Sujû Takano, c’est-à-dire un des sommets du haïku moderne. Mais, en lisant ma traduction, vous la trouverez ridicule. Elle ne pourra pas vous communiquer l’ironie que nous, Japonais, percevons dans la rhétorique de Sujû Takano: ironie que «l’univers est composé d’innombrables petites choses telles que cette petite tache rouge sur une pêche. Ces détails sont à la fois absurdes et fascinants!» Alors, doit-on rejeter l’essai ambitieux d’universalisation du haïku? L’approche, par les autres langues, de la forme poétique enfermée dans l’archipel est une vision vainement rêvée? Jadis, j’étais très réticent à toute tentative de traduction. Mais, malgré les murs entre les langues, le haïku a été introduit dans beaucoup de pays et de nombreux haïkistes sont apparus hors du Japon pendant ces vingt dernières années. Certains des haïkus non japonais m’ont étonné et m’ont même ému; plusieurs poètes étrangers me paraissent comprendre une partie de l’essence du haïku. Un étranger ne pourra pas complètement comprendre «un» haïku japonais en le lisant en traduction, cependant je crois de plus en plus qu’il touche à l’âme du haïku par la seule lecture indirecte. Par exemple:
dans la roseraie
un homme que je n’aime pas beaucoup
jouit du soleil
George Marsh
le pont tient
les bords
de la rivière
Vitomir Djeniæ
Forceps marin
L’horizon saigne
Levant
Alain Kervern
George Marsh a une parfaite maîtrise de l’esprit critique, de l’esprit d’ironie qui est la base indispensable pour la création du haïku. Vitomir Djeniæ comprend le renversement du point de vue, une manière très familière au haïku. Les poèmes d’Alain Kervern, qui a lui-même traduit beaucoup de haïkus japonais, sont pleins d’innovation; ils ne sont pas des imitations du haïku japonais et, pénétrant l’essence de cette forme, il a réussi à la remplir de l’âme occidentale.
Les chercheurs ont présenté beaucoup de haïkus classiques en langues occidentales, pourtant peu de haïkus modernes, après Shiki, sont connus hors du Japon. On peut penser que la distance entre les pays a empêché les recherches et les publications internationales; pour les étrangers, le haïku est resté comme de curieuses paroles incantatoires d’Extrême-Orient. Parallèlement, pour les haïkistes japonais, les haïkus étrangers n’ont été importés que lors de contacts personnels ou de grands concours internationaux. Le progrès de la technique dans les communications électroniques a fondamentalement changé une telle situation. Plusieurs dizaines de pages de cette anthologie ont été éditées grâce à l’utilisation d’Internet et du courrier électronique. Trois échanges de courrier par jour entre le Canada et le Japon, notamment, étaient possibles et la collaboration a avancé très vite.
Avec de tels moyens ultracontemporains, la recherche internationale dans le domaine du haïku progressera certainement avec grande rapidité d’ici dix ans. Jusqu’à présent, des haïkistes japonais ont souvent tenu des propos trop polis au sujet des haïkus «bizarres» des étrangers. Si les relations et la compréhension mutuelle s’intensifient, les haïkistes non japonais ne se contenteront plus seulement de ces gâteaux sucrés. Les poètes japonais et étrangers seront égaux et l’on pourra s’attendre à des discussions animées entre eux. Pour que ces discussions soient plus fécondes, je souhaiterais qu’elles se basent sur une lecture des plus attentives du plus grand nombre possible de haïkus et la présente anthologie, Haïku sans frontières: une anthologie mondiale donne justement un panorama admirable du haïku mondial.
Nouvel horizon artistique que la différence de culture ne limite pas
L’internationalisation du haïku rappellera une question discutée depuis longtemps entre les haïkistes: ce que poursuit le haïku, c’est ce que la littérature occidentale ou la poésie de forme moderne poursuit? Les poètes du Shinko Haïku ont tenté de moderniser le haïku en prenant la littérature occidentale comme modèle. Les haïkistes traditionalistes réagissent contre eux et ils soutiennent que le haïku est autre chose que la poésie moderne. Hakyô Ishida (1913–1969), haïkiste conservateur, a osé dire: «Le haïku n’appartient pas à la littérature». S’il en est ainsi, alors que faire des haïkus des étrangers? Ils vont fréquemment plus loin que le Shinko Haïku. Par ailleurs, en appréciant l’art occidental, surtout l’art français, je découvre parfois le moment «haïkiste». Quand je lis Correspondances de Charles Baudelaire, je le considère comme un manuel du haïku:
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
La grenouille de Bashô, le papillon de Buson et le moineau d’Issa sont, pour moi, des symboles vivant dans «des forêts qui l’observent avec des regards familiers». Un haïkiste est un voyageur qui les traverse. Le haïku ne vise pas à reproduire ces animaux mais, en les présentant, il garde l’existence des forêts. Baudelaire me semble le premier français qui ait remarqué la vérité poétique non occidentale et qui a admis que la poésie existe entre les lignes, hors des choses décrites.
Dans son opéra, Pelléas et Mélisande, Claude Debussy ne s’évertue pas à dramatiser la tragédie de l’amour, mais il cherche, en dehors de l’intrigue, à mettre des sensations informelles sur les sons. Il n’explique pas les scènes, il fait plutôt appel à l’imagination et à la sensibilité des auditeurs. C’est une attitude typique de haïkiste.
Enfin, dans Un condamné à mort s’est échappé ou le vent souffle où il veut, un film sur l’évasion d’un résistant, Robert Bresson tourne les détails de l’évasion en gros plan. Il les tourne non pour enseigner une façon de s’évader, mais pour montrer que la providence éternelle existe dans chaque geste humain; le couteau fait à partir d’une cuiller aiguisée pour forcer les murs en bois de la cellule ou la corde de vêtements tordus pour descendre du haut du mur deviennent des signes divins quand l’oeil de la caméra passe sur eux. Les artistes japonais ont une haute estime pour les films de Robert Bresson parce qu’ils sont pleins de symboles énigmatiques, comme les haïkus qui traitent les choses comme des symboles du temps éternel. Ses films me fournissent des sensations philosophiques basées sur le christianisme. Les excellents haïkus aussi me font toujours vivre une expérience religieuse; ce n’est pas parce que le haïku est relié au zen, mais bien parce que la lumière universelle de l’art et de la philosophie, que l’écart des religions ne restreint pas, se jette sur ces haïkus comme sur l’écran de Bresson.
Le haïku et la poésie moderne diffèrent quant à la technique et à l’idéologie, ils pourraient quand même avoir en commun un esprit poétique que les formes superficielles ne définissent pas. En parcourant cette anthologie, vous découvrirez un nouvel horizon artistique que la différence entre les cultures ne saurait limiter.
Ryu Yotsuya, Haïku sans frontières: une anthologie mondiale, David, 1998
